
Au courrier de ce matin, la troisième offre d’emploi proposée par l’ANPE en deux ans et demi de chômage. C’est une place dans un Relais H, à la gare de Lyon, trente-neuf heures, travail les samedi et dimanche, payé le SMIC. Pour une fois, ça correspond presque à mon profil. Je me rends compte que c’est normal, c’est un e-mail automatisé généré d’après mes critères de recherche sur leur site internet. J’avais même oublié que je m’étais inscrite, c’est le premier mail que je reçois. Le Relais H, c’est pas très gai, mais ai-je vraiment le choix?
Libraire de vingt-quatre, titulaire du Brevet Professionnel de la Librairie, j’ai fait ma formation de deux ans en apprentissage. L’apprentissage (et je comprends que ça plaise à la droite), c’est un moyen formidable pour une entreprise d’exploiter la force de travail d’un jeune motivé, qualifié, corvéable et sous-payé pendant deux ans, puis de s’en défaire pour en prendre un autre. À l’issu de cette formation, avec mon diplôme en poche, j’ai cherché du boulot avec foi et énergie. En vain. La librairie, ça ne marche pas très fort, même à Paris, même les grandes, même la FNAC. On m’a dit que c’était pas de chance, que j’arrivais sur le marché du travail au climax de la crise dans le milieu du livre. Ma foi n’a pas fléchi.
Lors de mon premier rendez-vous à l’ANPE, la conseillère me parle de « Plan d’Action Personnalisée », de « Plan d’Aide au Retour à l’Emploi », j’ai confiance : on va m’aider. Je raconte mon parcours, je décris mes compétences, ma personnalité, mes envies. J’apprends que je suis «vendeuse en produits culturels et ludiques». Je rentre chez moi avec un « compte-rendu d’entretien » bourré de fautes d’orthographe et une offre d’emploi dans la téléphonie mobile. J’ai besoin de travailler, alors malgré mon ignorance dans le domaine, je contacte le recruteur dès le lendemain. Il est surpris, le poste est pourvu depuis deux mois.
Alors je cherche.
Six mois plus tard, je reçois une convocation pour faire un premier bilan. Lorsque je m’étonne de ne pas être reçue par « ma » conseillère, la dame rigole en guise de réponse et me demande quel emploi je recherche. Je lui dis que ça doit déjà être indiqué dans mon dossier, qu’ils ont aussi mon CV, elle rigole encore. J’ai égayé sa journée, c’est déjà ça. Alors je raconte à nouveau ma formation, mon parcours. Je me vois obligée de lui expliquer ce qu’est un libraire, comprenant qu’elle me croit marchande de journaux, puis bibliothécaire. Je dois justifier de ma recherche « active » d’emploi. Elle me propose un atelier « rédaction de CV ». Non, elle n’a pas d’offre à me proposer. « Pas forcément en librairie… » je dis, résignée à croire qu’en effet, c’est la crise. Elle rigole, me dit de regarder les panneaux, d’aller dans les agences d’intérim.
Alors je cherche.
Dans les mois qui suivent j’essaie de monter un projet de création d’entreprise; compliqué. Ils vont m’aider à l’ANPE. Ils en ont parlé dans le journal de Claire Chazal, la droite, ça aide les jeunes créateurs d’entreprise puisque ça fait baisser les chiffres du chômage. Je me présente à ma convocation avec un beau dossier, une liste de questions, décidée à obtenir de l’aide. Le conseiller est sympa, enthousiaste et très intéressé par mon projet. Je lui explique ce que sont une micro-entreprise, le dossier ACCRE. Définitivement, je lui apprends des choses très intéressantes. Je lui fais part de mon inquiétude : pour être éligible au dossier ACCRE, je dois toucher les ASSEDIC. Il me rassure, compte tenu de mes démarches en cours, mes prestations sociales seront « sûrement » prolongées. Il me donne une brochure de vingt pages, une liste de numéros de téléphones d’associations qui pourraient m’aider (la plupart des numéros s’avèreront périmés) et me souhaite bonne chance.
La semaine suivante, je recevrai ma notification de fin de droits des ASSEDIC. Ça y est, je n’ai plus aucun revenu. Mon projet tombe à l’eau et moi je replonge violemment dans le jeu des entretiens sans suite, des recruteurs qui ne rappellent jamais, de l’intérim qui exploite et je revois chaque jour mes objectifs à la baisse.
Alors je cherche. Je cherche encore et encore.
Je me rends compte de la quantité de gens incompétents qui travaillent, il y en a partout.
Je déteste et j’envie cette vendeuse qui ne me regarde même pas. Je découvre que les agences ANPE décident de transmettre ou non ma candidature aux employeurs proposant les postes auxquels je postule, et parfois même, oublient de transmettre. On refuse de me répondre par téléphone, si je veux poser une question, je dois me présenter à l’agence à l’ouverture et demander un rendez-vous.
Je reçois ma nouvelle convocation comme un vol injustifié de mon temps. Dans le hall de l’agence, une télé repasse en boucle un petit sujet vantant les métiers de l’hôtellerie, avec un ado souriant, tellement heureux d’être apprenti, épanoui car il apprend un « vrai » métier.
Une bonne femme à tête de banquière s’adresse à un vieil homme noir comme s’il était débile profond. La conseillère qui me reçoit me demande mon nom. Là c’est moi qui rigole, j’ai même envie de mentir, pour voir. Elle me gronde, je ne « devrais » plus être au chômage, elle a des doutes quant à ma motivation. Elle me demande si j’enlève mon piercing pour les entretiens. Elle m’imprime une offre. Lorsque je fais remarquer que mon profil ne correspond pas du tout aux compétences exigées pour le poste, elle me menace de radiation. Qu’est-ce-que ça changerait finalement ? Je comprends que ça la tente, ça ferait un chômeur de moins.
J’apprends que dorénavant, je devrai pointer tous les mois. Je m’attends à ce qu’on me propose un job dans la police. Je pense à tout ce fric claqué pour rien.
La radiation ne me semble pas si terrible. Une économie de temps pour moi, une petite économie pour mon pays.
On a brûlé des agences ANPE, j’arrive à le comprendre.
A m b i p
h o q u e , u n m o u v e m e n t