Dimanche 1 février 2004

ambiphoque

C’est l’été, le lama vient de chanter le lever du jour.  Le ciel est superbe et les oiseaux qui piaillent semblent annoncer que quelque chose d’extraordinaire est sur le point de se produire.
Une ferme, en face : une maison bourgeoise. Blottis sous leurs édredons brodés, les habitants s'y éveillent peu à peu : une narine qui frémit, un gémissement, quelques démangeaisons, une paupière qui vibre.
Au rez-de-chaussée, une jeune fille passe le balai et fume.

ambiphoque

Après la mort de sa femme, le Comte de Douleur prit en seconde noce une matrone hystérique, Cruelle et adopta donc du même coup ses deux filles : Odieuse et Immonde, toutes deux idiotes : une gourde et une cruche. Portraitiste à la cour de sa Haute Royauté, le comte de Douleur ne regagnait son foyer que rarement. Il croyait, en bon père absent qu'il avait offert à sa fille une nouvelle famille. Malheureusement, il n’était pas un père. C’était un veuf et un artiste de surcroît.
Cendrier reconnut le pas chydermique de sa belle-mère. Elle l'entendait se racler la gorge afin de pouvoir hurler avec un maximum de puissance.

Cruelle

Le petit déjeuner n’est pas prêt ? Encore en train de planer ! Bouges-toi Cendrier !

Résolue à sa condition d’esclave domestique dans sa propre maison, la jeune fille passait ses journées à fumer pour ne plus rêver de se révolter. C’est à cause de son aura enfumée que bien vite on la nomma Cendrier. Elle-même n’imaginait pas comment elle aurait pu s’appeler. Elle avait renoncé depuis longtemps à la liberté et se contentait de faire tomber ses cendres dans le café.

Cruelle

Et tu pues en plus, sale gamine ! Tu nous tuera tous… 

Cendrier

Je le pense aussi...

Admit-elle en baissant les yeux.Cruelle était sur le point de hurler, rouge, dilatée, l’œil bovin et le goitre frétillant. Elle fut pourtant interrompue par ses morveuses qui comme toujours, se disputaient pour une raison futile.

Immonde

Einh, maman que chuis ta préférée…

Odieuse

Non ! Dis-lui m’man, elle m’énerve !

Cruelle

Odieuse, lâche les cheveux de ta sœur ! Ecoutez moi bien mes chéries, vous savez bien que celle que j’aime le plus c’est…Cendrier ! 

Les trois dindes gloussaient à gorge déployée et tartines crachées lorsque le ding dong de la porte d’entrée vint rompre le charme de cette humiliation matinale.

Cruelle

Cendrier, la porte ! 

Un petit facteur lui remit une grande enveloppe carrée. Le papier était doux, épais et parfaitement lisse, en le caressant, Cendrier remarqua le cachet : le sceau magique de sa Haute Royauté.
Cendrier eut le cœur serré, elle allait devoir la lire, elle seule en était capable. Elle saurait la première à quelle mondanité, à quel magnifique bal, elle aurait la tristesse de ne pas aller.

ambiphoque

Immonde

Maamaaann…Cendrier ouvre une lettre !

Cruelle

Donne-moi ça toi ! Ooohhh, le sceau royal…Ooohhh, une invitation…

Odieuse

Où ?

Immonde

Quand ?

En choeur

Qui ?

Cruelle

Hum, euh, c’est écrit…Cendrier ! Bon, asseyons-nous, non pas toi. Lis.

Cendrier (lisant)

Le Petit Prince Mignon…

Soupir du chœur des dindes

Aaahhh…

Cendrier

…cherche à prendre femme…

Hystérie du chœur des dindes

Haaa...

Cendrier

C’est pourquoi, sa Haute Royauté a décidé de convier TOUTES les vierges de la galaxie impériale à un grand bal au palais du Grand Domaine des Hauteurs Splendides …

Inénarrable chœur des dinde (Eve Ruggieri)

Iiihhh !

Cendrier

…lors duquel, le Petit Prince choisira sa future épousée.

Cruelle (pleine d'espoir)

Ooohhh...

Cendrier

Le bal aura lieu à l’heure du thé et s’achèvera lorsque le Petit Prince aura choisi sa fiancée.

Cruelle (pleine d'angoisse)

Demain ! ! ! Tu as dit demain ?! Cendrier, tu as une heure pour finir tes corvées, après quoi nous devrons bichonner nos deux petites princesses.

Cendrier profita de l’enthousiasme pour filer dans son grenier et interroger la sphère.

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Cendrier

Qui est Mignon ? Pourquoi se bousculerait-on pour l’épouser ? 

La sphère devint rouge, s’enfuma et Mignon apparut. Le Petit Prince était un tout petit mignon. Elle le voyait : seul, assis face à un mur. Il a de grand yeux verts, on y lit l’oubli. Oublier de réfléchir, oublier de contester, oublier la solitude. Il est beau et Cendrier sent qu’elle est la seule à savoir à quel point, elle savait qu’il était sa moitié et qu’ensemble, ils auraient la force d’être libres.
Elle fuma un triple calumet pour ne surtout pas y croire.

Après les corvées, la journée se passa à nettoyer, étriller, coiffer, épiler, désodoriser et repeindre les sœurs détestées. Il y eut la valse des couturiers qui présentaient par centaines, des robes superbes aux deux laiderons blasés. Odieuse aurait pu porter n’importe quoi, rien ne modifiait son air niais et renfrogné. Quant à Immonde, le but était de trouver un contenant esthétique à sa collection de bourrelets.
Sans cette sensatin éthérée de l’amour qui ne la quittait plus, Cendrier se serait sûrement beaucoup amusée de cette comédie burlesque.
Cruelle était en transe. Il lui fallait marier une de ses filles.

Cruelle
« Cendrier, tu les accompagneras !
-Mais je n’ai pas de robe…
-Peu importe, toute les jeunes filles doivent s’y présenter.
-Elle nous servira de faire-valoir. » gloussèrent les deux connasses.

Cette nuit-là, Cendrier ne dormit pas. Alors elle continua de travailler pour pouvoir souffrir en paix le lendemain.
A cinq heures, ce fut le branle-bas de combat. C’était surréaliste. Cruelle hurlait, Odieuse et Immonde hurlaient, Médor le calamar pleuraient de terreur, tout le monde courait dans tous les sens. On aurait dit une basse-cour tchernobylisée. Cendrier qui n’avait pas dormi et beaucoup fumé, riait de bon cœur.
A midi, les deux monstres étaient presque complètement déguisés. Cendrier coiffait Odieuse, tandis que la vieille serrait le corset d’Immonde qui continuait de s’empiffrer.
« Arrêtes de manger, tu vas te salir…
-Mais Maman, j’ai très très faim tu sais !
-Penses au beau prince ma petite chérie…
-Il est pour moi le prince, einh, maman ?  Elle, elle est trop grosse !
-Et toi t’es trop moche !
-Mais non voyons, les filles, la plus vilaine, c’est Cendrier ! »
Et encore des gloussements et toujours des gloussements.
« Je vais chercher le maquillage. » répondit-elle en sortant de la pièce.

Lorsqu’elle revint après un gros joint, Odieuse et Immonde voulurent se maquiller elles-mêmes.
Alors Cendrier dut lire pour sa belle-mère. C’était un opus chrétien de droite tentant à démontrer des recettes spirituelles simples afin d’atteindre et de chérir le goût du bonheur.
Il fut bientôt dix-sept heures. Etant donné que l’heure du thé était fixée à dix-huit heures et que le RER pour aller au Grand Domaine des Hauteurs Splendides met une heure à y aller et qu’il ne passe que tous les quarts d’heure, oui, en effet, dix-sept heures, c’était un peu à la bourre.

Les horreurs étaient enfin prêtes. Odieuse était maigre avec le teint verdâtre, elle portait une robe bouffante bleu ciel qui lui donnait un aspect général d’huître de mauvaise qualité.
Immonde quant à elle, avait joué la carte de la séduction dans une robe fourreau rouge en plastique, fendue et saucissonnée comme un bondage raté. Toutes les deux étaient maquillées comme des putes.
« On est belles, einh ?
-Grotesques… (Cendrier, dans un murmure)
-Cendrier ! (Cruelle, toujours stridente) Tu n’es pas prête ? ! Veux-tu que nous soyons en retard !
-C’est bon j’y vais comme ça.
-En jean et en chaussettes ! Au bal ! Bon, file à la cave te chercher une robe ! Vite ! »
Alors Cendrier, pleine d’espoir soudain, se précipite à la cave et commence à chercher.
Et puis à un moment elle entend :
« Pfff, j’veux pas rater le prince à cause d’elle !
-Ouiii, mamaaannn…
-Mais oui, on y va. »
« Clac » a dit la porte en se refermant sur les rêves de joie de Cendrier.

Elle sort un joint, très vite mouillé de larmes et se met en quête de quelque chose ressemblant à un cendard.
Il y en a un juste sous ses yeux. Un cendrier de métal, retourné sur un petit guéridon. En le soulevant, elle croit voir une grosse luciole et puis…« Coucou mademoiselle, je suis la fée Coucou !
-…(que peut elle répondre à ça ?)
-Tu t’en tapes ?
-Je dois rêver, tu n’existes pas…
-Ben si, puisque tu me vois !
-…
-Alors, pourquoi tu pleures ?
-C’est Mignon…le bal…ma vie…pas de robe…dix-huit heures…toute seule…moche…
-OK, pas de problème !
-T’es vraiment une fée ? Avec des pouvoirs et tout ?
-Ben oui, tu vois bien, j’ai des ailes et une baguette.
-C’est quoi cet autocollant, là sur ton front : A ?
-C’est parce que euh… je suis apprentie. Bon, passons aux choses sérieuses ! »
D’un coup de baguette magique, TZING : une salle de bains apparut.
« Allez, prend une douche. Ca c’est du gel douche, ça c’est une brosse à dents, tu frottes tes dents avec, tu mets du dentifrice…
-Le truc bleu, là ?
-Oui. Frottes bien. Tiens, le shampooing et le peigne.
-…euh…
-C’est pour les cheveux !
-Ah oui, d’accord. »
Pendant que Coucou finissait de repasser son jean tout propre, Cendrier roula un joint.
« Tu sais, j’aimerais vraiment pouvoir lui parler, je suis sûr que c’est lui…
-Ne fumes pas ! Tu vas avoir une haleine de cendrier…
-Je suis Cendrier.
-…
Tiens, mets des chaussures !
-Non merci, j’aime pas ça.
-Alors allons-y.
-Comment ?
-Prends ce balai là-bas. Avec un peu de poudre de fée, il t’emmènera où tu le souhaites.
-Merveilleux !
-Attention, mes pouvoirs d’apprentie sont encore limités. Pas de magie après minuit douze. D’accord ? Sois rentrée à minuit douze.
-…
-Ne t’inquiètes pas, regarde-le, tu sauras.
-Merci Coucou.
-A bientôt petite mignonne, bonne nuit. »

Cendrier dit au balai :
« Je veux voir Le Petit Prince Mignon au palais du Grand…
-Oui, oui, je connais, c’est bon, on y est dans cinq minutes, mets la capote si tu veux fumer tranquille ! ».
Alors, Cendrier s’éleva dans les airs et s’envola doucement au-dessus de la maison.
« Musique ?
-T’as la musique ?
-Oui, t’aimes Ravi Shankar ?
-Sûrement. »
Le jour était en train de se coucher, la galaxie impériale semblait en flammes, embuée de rouge brûlant et nappée d’orange sirupeux, « tout est finalement si petit » se dit Cendrier.
Le phare de Lavoiture faisait virevolter dans les cieux, son rayon vert. Son signal d’espoir.
« Vert, comme ses yeux, oui je sais ! » ricana Poilu le balai.
Cendrier ne disait rien.
Le vent était doux comme un après-midi d’été au bord d’une rivière. La nuit sentait bon le silence et les bisous d’une maman. Les nuages étaient pourpres !
Des centaines de papillons bleus et un dodo escortaient ce beau voyage.
Puis enfin, Cendrier aperçut le palais. C’était un genre de gros gâteau de cristal illuminé de toutes parts de milliers de vers luisants roses. Poilu glissa tout doucement vers le toit et y déposa la jeune fille dans le noir, avant de s’endormir.

« Je savais que tu viendrais.
-…
-Tu es très belle, quel est ton nom ? »
S’accommodant à la pénombre, Cendrier vit enfin son interlocuteur.
C’était lui, elle le savait bien au fond. C’est lui, ça a toujours été lui.
« Je m’appelle… je n’ai pas de nom votre Majestuosité.
-Je te donnerai le mien.
-Le bal n’a pas commencé ?
-Peu importe, ce bal, c’est une idée de mon père qui aimerait prendre sa retraite.
Je n’ai pas envie de gouverner, je ne veux d’aucune de ces filles, je ne veux pas que l’on décide pour moi, je…
-Tu veux fumer un joint ?
-Merci.
-Tu sais je … enfin, euh…tu sais bien que je suis là parce qu’il y a ce bal.
-Non, je ne crois pas. J’ai caressé tes cheveux cette nuit.
-Mignon, tu es un prince et moi une servante.
-Non, je ne crois pas. Prends ma main. »
Le temps paraît ne plus exister lorsque l’on aime, le temps n’existe pas quand on est heureux, le temps pourtant sépare les amants, il est minuit.« Je dois y aller !
-Ne part pas.
-Je dois partir avant les vingt-quatre coups de minuit douze.
-Ne part plus jamais.
-Je dois m’en aller, le destin peut-être un jour…
-Restes avec moi.
-En route pour la maison, Poilu ! »
Cendrier disparut très vite, sans se retourner. Un rêve, un très beau rêve.
Cendrier ne pense pas que la vie puisse être un rêve. Elle rentre à la maison.
La nuit est froide et noire maintenant.

Mignon, sur le toit, regarde Cendrier s’en aller. « A bientôt ma douce. Nous nous reverrons. »
Un petit vent herbacé apporte un cadeau, un sourire. C’est la chaussette de Cendrier, la gauche, elle est verte à rayures rouges avec un petit trou au talon.

Le lendemain, c’est l’ébullition dans toute la galaxie impériale.
« Un bal princier sans prince » titre le Colimateur indiscret.
Chez le comte de Douleur, c’est la consternation.
« Pourquoi ? ! ! ! » se lamentent les volailles.
Comme elle n’a rien à dire, Cruelle allume la radio.
« Flash spécial, nous interrompons ici la retransmission du concert de Ravi Shankar pour vous communiquer une information officielle de la plus haute importance.

Le Petit Prince Mignon est réapparu ce matin. Il dit avoir rencontré hier soir celle qu’il veut pour femme. Ne connaissant pas l’identité de cette personne, des fonctionnaires viendront aujourd’hui-même, dans chaque foyer afin d’identifier la jeune fille. »
Quelle drôle d’enquête ce fut, chaque jeune fille voulant être l’élue, alors qu’aucune n’avait même vue le prince lors du bal. Patiemment les fonctionnaires faisaient essayer la chaussette à chaque jeune fille.
« Trop grande ! »
« Trop petite ! »
« Non, non et non. »
A un moment on a cru que c’était bon.
« C’est moi, regardez, j’ai l’autre qui fait la paire ! »
Mais ce n’était pas elle. Le prince avait bien précisé :
« L’autre chaussette est jaune, en mohair. »

Et enfin, ding dong. Ils étaient devant la maison.
Cruelle, en pleine crise de démence, courait un peu partout dans la pièce, faisait des courbettes, tentait de dire des choses. Le fonctionnaire semblait blasé.
« Combien avez-vous de filles ?
-Deux.
-Amenez-les dans le salon. »
Alors, perplexes, les deux horreurs pomponnées pour l’occasion, essayèrent la vieille chaussette en priant pour que quelque chose se passe.
Cendrier qui avait été punie car tout le monde était de très mauvaise humeur, épluchait depuis le lever, suffisamment de gambas pour les nourrir tous pendant un an.
La chaussette était bien trop petite pour les gros panards d’Immonde et Odieuse s’écria : « Bah, mais elle est sale ! » se qui la disqualifia aussi.
« Et Cendrier ? » demanda le comte qui passait par là.
« Qui est-ce ?
-La fille de mon mari…Mais ce n’est pas la peine, c’est une loque, elle n’est même pas venue au bal !
-Le prince non plus. Je dois la voir, Madame.
-Si vous y tenez. »
Lorsque son père vint la chercher, Cendrier se demanda quelle crasse ses demi-sœurs avaient encore bien pu inventer.
« Asseyez-vous ici, Mademoiselle.
-Je…euh…je n’ai pas le droit…
-Asseyez-vous, sur ordre de sa Haute Royauté. »
Elle avait une chaussette jaune et un pied nu, le fonctionnaire sourit.
« Vous devez avoir froid au pied princesse, enfilez votre chaussette !
-Oh, ma chaussette !
-Quoi ? ! ! ! (inénarrable chœur des dindes)
-Cool, vous l’avez trouvée où ? »
Lorsque la chaussette fut enfilée, les pieds de Cendrier se mirent à scintiller.
« Coucou, ma petite mignonne, me revoilà.
-Salut Coucou !
-Coucou vous autres.
Regardez celle qui a conquis le cœur de notre Petit Prince, je l’emmène le rejoindre.
Je les emmène là où leur cœur chante et là où les oiseaux sourient.
Loin des dindes et loin des royautés.
Si le cœur leur en dit, ils partiront ensemble vers là où seul l’amour est digne de parler. Vous regretterez tous, leur charmante présence,
Mais avouez quand même que vous l’avez bien cherché.
- Et bien voilà, ma famille, je m’en vais.
Vous devriez sourire
Une fille de moins à aimer
Vous rendra la vie plus facile
Je m’envole vers lui
Et d’ici je m’éloigne
Pour avancer dans la vie
C’est lui que j’accompagne. »

ambiphoque

publié dans : Ecrit par Claire Ambi par cl&r
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