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Tout commence par un scoop publié par "L'Ardennais", une incroyable découverte : un inédit d'Arthur Rimbaud été retrouvé.
A Charleville-Mezière, chez un bouquiniste.
Le documentariste Patrick Taliercio recherchant du matériel bibliographique pour un prochain film, trouve miraculeusement le n° 18 du 25 novembre 1870 du "Progrès des Ardennes" contenant un
article intitulé "Le rêve de Bismarck" et signé Jean Baudry.
"Jean Baudry" c'est le pseudo qu'Arthur Rimbaud s'était choisi. Ce texte sur Bismarck avait été évoqué par son ami Delahaye dans ses Mémoires.
On savait qu'Arthur Rimbaud a envoyé plusieurs textes au "Progrès des Ardennes", mais aucune preuve qu'il y ait été publié n'avait été mise à jour.
Voici ce texte :
Le rêve de Bismarck
(Fantaisie)
C'est le soir. Sous sa tente, pleine de silence et de rêve, Bismarck, un doigt sur la carte de France, médite ; de son immense pipe s'échappe un filet bleu.
Bismarck médite. Son petit index crochu chemine, sur le vélin, du Rhin à la Moselle, de la Moselle à la Seine ; de l'ongle, il a rayé imperceptiblement le papier autour de Strasbourg : il passe outre.
A Sarrebruck, à Wissembourg, à Woerth, à Sedan, il tressaille, le petit doigt crochu : il caresse Nancy, égratigne Bitche et Phalsbourg, raie Metz, trace sur les frontières de petites lignes brisées, et s'arrête…
Triomphant, Bismarck a couvert de son index l'Alsace et la Lorraine !
- Oh ! sous son crâne jaune, quels délires d'avare ! Quels délicieux nuages de fumée répand sa pipe bienheureuse !
Bismarck médite. Tiens ! un gros point noir semble arrêter l'index frétillant. C'est Paris.
Donc, le petit ongle mauvais, de rayer, de rayer le papier, de ci, de là, avec rage, enfin, de s'arrêter… Le doigt reste là, moitié plié, immobile.
Paris ! Paris ! Puis, le bonhomme a tant rêvé l'œil ouvert, que, doucement, la somnolence s'empare de lui : son front se penche vers le papier ; machinalement, le fourneau de sa pipe, échappée à ses lèvres, s'abat sur le vilain point noir…
Hi ! povero ! en abandonnant sa pauvre tête, son nez, le nez de M. Otto de Bismarck, s'est plongé dans le fourneau ardent… Hi ! povero ! va povero ! dans le fourneau incandescent de la pipe…, Hi ! povero ! Son index était sur Paris !… Fini, le rêve glorieux !
Il était si fin, si spirituel, si heureux, ce nez de vieux premier diplomate !
- Cachez, cachez ce nez !
Eh bien ! mon cher, quand, pour partager la choucroute royale, vous rentrerez au palais [...]
Voilà ! fallait pas rêvasser !
(Jean Baudry)
L'info circule d'abord sur Internet puis Jean-Jacques Lefrère le plus célèbre des biographes de Rimbaud commente la découverte avec émotion, chacun se répand en adjectifs sur la qualité
du texte, Marc-Edouard Nabe en donne lecture sur le plateau de "Ce soir ou jamais", les éditeurs se frottent les mains...
C'est là qu'intervient un drôle de personnage : Raphaël Zacharie de Izarra, cet étrange écrivain internaute parsème le web de commentaires où il déclare être l'auteur de ce qui ne serait serait
qu'une supercherie.
Il explique même la façon dont il aurait procédé :
"Voilà : je suis l'auteur de cette imposture qui est en train de prendre des proportions énormes. J'en frémis d'horreur. Et d'aise. Je n'en suis pas à mon coup d'essai il est vrai : j'avais
déjà fabriqué des faux documents littéraires à propos de Maupassant et de Hugo, pour ne parler que des plaisanteries un peu consistantes (publiées sur support papier "authentique", donc)... Bien
entendu mes potacheries n'avaient jamais marché, du moins pas au point de déranger les cercles officiels. Jusqu'à ce que je m'essaye à un "faux Rimbaud". Cette fois la supercherie a été prise au
sérieux, trop. Beaucoup trop, à hauteur inconsidérée de la folie furieuse des médias souvent prompts à s'emballer à la moindre alarme littéraire !
Les seuls responsables sont les "spécialistes" crédules relayés par les journalistes pressés de vendre de l'information et non l'auteur de cette malicieuse falsification. Je ne me considère pas
comme un faussaire au sens judiciaire du terme mais comme un aimable gredin qui a ouvert sa cage à plumes que le vent médiatique a emporté plus haut que prévu. La blague sera de toute façon utile
: elle permettra de remettre les pendules à l'heure chez les prétendus spécialistes de Rimbaud.
Pour la partie strictement littéraire la rédaction du texte "à la Rimbaud" fut l'étape la plus facile et la plus plaisante de l'entreprise. Un peu plus complexe -mais à la portée de tout bon
faussaire un peu habile- fut de confectionner un faux matériel sur vieux papier. Le faire entrer ensuite dans un circuit classique afin de lui donner la "patine onirique" nécessaire à sa
crédibilité (grenier de particulier, bouquiniste, antiquaires) à travers un protocole plausible ne demande pas une grande imagination, au contraire ! Découvert par un cinéaste sur les traces de
Rimbaud (comme le hasard fait bien les choses, n'est-ce pas ?) le document fut fatalement récupéré "dans les règles de l'art". La presse n'avait plus qu'à prendre le relais.
Et voilà comment un gentil farceur se retrouve avec une méchante affaire sur les bras !"
Pas très crédibles, les aveux d'Izarra ne sont pas vraiment pris au sérieux, notamment par Lefrère qui ne doute pas de l'authenticité du document.
Les journalistes, eux, marchent sur des oeufs... Et s'ils avaient relayé sans aucune vérification, un canular d'une telle ampleur ? Alors, une discrétion et une réserve un peu tardive des
journalistes enveloppe l'affaire dans l'attente des résultats d'une expertise plus approfondie.
Si dans votre grenier, vous retrouvez le numéro 18 Du "Progrès des Ardennes", alors vous détenez la vérité...
L'inédit de Rimbaud l'a alerté.
Albin depuis longtemps soupçonnait la présence d'un trésor caché ; pour le trouver, lui
manquait juste un peu de courage.
L'inédit de Rimbaud l'a stimulé.
Jusque là n'avait jamais eu la force de lire son calepin en totalité. En est venu à bout, enfin.
Et sur deux pages l'une à l'autre collées, voici ce qu'il a déniché.
Le lézard et la fourmi
Sur ce mur au sud exposé,
Un lézardeau dort, ventre à terre.
Pour couler le temps de l’été
Connaîtrait-on meilleure manière ?
Une fourmi vient à passer.
Sans dissimuler son mépris,
À boulets rouges elle va juger,
Règle par là, principe ici.
Comme la chose est regrettable,
Si jeune et déjà désoeuvré.
Jusqu'au delà du supportable
On ne me voit, moi, qu'affairée.
Comment peut-on rester couché,
Tant de sujets sont en attente,
Faire et défaire et travailler,
Vivrait-on décemment de rente ?
Las d’entendre déblatérer
L’avorton qui trouble sa sieste,
Sans le moindre geste esquisser
Le lézard a gobé la peste.
Moralité :
Toi qui ne saurais accepter
Que l’aigre cédrat ne soit mangue,
Ne juge pas cet étranger
Dont tu ne connais pas la langue.
Troublé par sa découverte Albin depuis se demande de qui, mais de qui donc, cet inédit.
Albin, journalier