(Verlaine, Poètes maudits, 1884)

Les « mains » que dénonce Verlaine sont celles de Mathilde Mauté, son ex-femme.
En juillet 1872 Verlaine et Rimbaud s'enfuient à Londres. Or Verlaine en partant, laisse au domicile de ses beaux-parents des lettres explicites de Rimbaud. Mathilde les découvre et les transmet à la mère de Verlaine ainsi qu'à Philippe Burty, un ami du couple. Ayant entamé une procédure de divorce, Mathilde utilise ces courriers pour prouver les relations homosexuelles qu’entretenait son mari avec Rimbaud.
Alors, Verlaine aurait mis en place un audacieux stratagème pour récupérer cette correspondance intime qui lui faisait courir le risque de poursuites pénales.
Tout d’abord il écrit à Philippe Burty :
«(...) je viens vous avertir que ces fragments de “lettres” de Rimbaud ne sont que les pages éparpillées au gré de la main farfouilleuse et décacheteuse et crocheteuse de la famille Mauté aux quatre vents de la calomnie bourgeoise, d’un manuscrit à moi confié par ledit Rimbaud, intitulé la Chasse spirituelle sous pli cacheté avec le titre et le nom de l’auteur dessus : cas prévu par la loi (que ne se ferait pas faute en cas de plus longue détention abusive, de réclamer, légalement ledit Rimbaud, mineur assisté de sa mère que nous avons mis au courant de tout et qui n’a pas l’air disposée, non plus que moi, à rester inactive davantage devant ces possibles manœuvres.)(...)»
Simultanément il envoie à sa mère une liste d’objets à récupérer :
«Un manuscrit, sous pli cacheté, intitulé la Chasse spirituelle, par Arthur Rimbaud.
Une dizaine de lettres du précédent, contenant des vers et des poëmes en prose.»
Rimbaud de son côté, demande à sa mère d'aller à Paris chez les Mauté, récupérer le prétendu manuscrit. Madame Rimbaud s'y rend mais revient bredouille. Les lettres de Rimbaud ont déjà été remises à la Justice. Verlaine passera deux années en prison.
L'affaire aurait pu s'arrêter là mais en 1888 à nouveau, Verlaine réitère ses accusations contre Mathilde :
«(...) des poèmes furent confisqués (c’est le mot poli) par une main qui n’avait que faire là, non plus que dans un manuscrit en prose à jamais regrettable et jeté avec eux dans quel ? et quel ! panier rancunier pourquoi ?» (in « Les Hommes d’aujourd’hui »)
Après la mort de Verlaine, Isabelle Rimbaud contacte Mathilde qui lui affirme que les lettres sulfureuses ont été brûlées mais qu'il n'y a jamais eu aucun poème, ni manuscrit. En 1907, Edmond Lepelletier publie dans sa biographie de Verlaine la fameuse liste d’objets personnels que le poète avait voulu récupérer en novembre 1872, le monde découvre le mythe de « La Chasse Spirituelle ».
En 1912, Paterne Berrichon (biographe aujourd’hui contesté) nourrit la légende en insistant sur le fait que Rimbaud avait insisté auprès de sa mère afin qu'elle récupère ce texte qui semblait revêtir pour lui une importance capitale. Et pourtant Mathilde continue de nier l'existence dudit manuscrit, allant jusqu'à accuser la famille Rimbaud :
«Je m’étonne qu’Isabelle Rimbaud aujourd’hui madame Paterne Berrichon, n’ait jamais parlé à son mari de nos lettres échangées et que ce dernier persiste à réclamer des manuscrits qui n’ont jamais été chez mon père et qu’il eût été plus logique de chercher au domicile de Rimbaud, rue Campagne Première.» (in Mémoires, 1935)
Le mystère demeure entier, ce manuscrit a-t-il été détruit ou n’a-t-il jamais existé?
Soudain le 19 mai 1949, Maurice Nadeau annonce dans «Combat» que le manuscrit a été retrouvé par hasard et qu'il paraît le jour-même au Mercure de France sous la houlette d'un Pascal Pia et d'un Maurice Saillet débordant d'enthousiasme.
Il s’agit d’un texte de 34 pages, divisé en cinq chapitres : Vaudeville, Vacances païennes, Eden, Infirmités et Marécages ; sonnant comme du vrai Rimbaud.
L’ouvrage est préfacé par Pascal Pia qui met en lumière des parallèles avec certains passages bien connus de l'œuvre rimbaldienne comme pour en prouver la véracité.
C’est André Breton qui fut le premier à dénoncer une supercherie. Redites, métaphores à la lourdeur parodique, incohérences… Dans une lettre ouverte (que l’on retrouvera dans "Flagrant délit") il affirme qu’il est impossible que ce texte soit de Rimbaud.
Et en effet, le 2 juillet, le Mercure de France retire l’ouvrage de la vente et les auteurs se démasquent. Il s’agit des comédiens Nicolas Bataille et Akakia-Viala, dont la mise en scène théâtrale des textes de Rimbaud avait été démolie par la presse. Dans un esprit de revanche, ils ont tendu ce piège à leurs critiques afin de les décrédibiliser.
Pari tenu ! Certainement l'un des faux littéraires les plus aboutis.
(L'édition originale de ce livre est en vente à a librairie Ambiphoque)
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